Oui il nous faut traverser la souffrance, l'indicible, la mort. L'absolu arrachement de toutes nos racines, l'anéantissement..
Il nous faut vivre avec la mort, notre mort, et surtout celle de ceux que nous aimons, qui sont notre air, notre joie, notre vie...
Qu'est-ce que la vie, sinon la vague toujours nouvelle, toujours ressemblante? Nous sommes un ajustement, une composition unique de sensations, pensées, émotions, sentiments, comme chaque vague est unique par ses éclats, son écume, sa force, sa légèreté...Nous durons juste un tout petit peu plus longtemps, une pulsation dans l'éternité.
Notre éternité n'est pas dans le temps, dans la durée, mais dans la profondeur de l'instant... Notre éternité, c'est la fulgurance d'un regard , l'infinie tendresse d'un geste, l'émerveillement d'un instant, la joie du partage profond, le rire, la splendeur sans cesse renouvelée...
Mais la souffrance paraît bien plus vive, plus intense, plus insoutenable que la radicale beauté de l'émerveillement et de l'Amour
Alors il nous faut apprendre.
Apprendre à ne pas tenir intrinsèquement à cette petite singularité de l'espace temps, qui est soi-même et qui ne dure qu' un instant. Et en même temps, apprendre à respecter, aimer, choyer comme un don cette petite particularité. Cette unicité qui est soi-même et que l'on a le devoir de porter à l'incandescence, à la quintessence de son être, pour soi, pour les autres. Car personne d'autre n'a et n'aura reçu le même partage et ne pourra lui donner vie. Et en même temps savoir que, comme la vague, ses composantes disparaîtront, puis renaîtront, toujours mêmes et toujours autres. Ce ne sera plus nous, mais quelque chose qui nous était si attaché se retrouvera en d'autres incarnations.
La mort des autres est plus difficile, plus douloureuse, puisque nous y survivons. Et que l'unicité aimée n'existe plus, s'est engloutie à jamais dans les noirs abîmes de la mort. Et qu'elle a emporté avec elle ce qui nous fondait, nous constituait, nous faisait respirer, rire, chanter; ce qui nous faisait ressentir, danser, écrire, goûter l'ineffable plume du temps sur notre peau, l'ineffable sourire de l'autre sur notre vie, l'ineffable aube de la joie pure.
Alors il faut tout réapprendre.
Le plus dur est de réapprendre à faire confiance à la vie, à s'enchanter d'un instant, écouter l'autre, entendre sa petite musique singulière et l'aimer ainsi, non pour réparer la mort, mais pour l'intense joie de connaître et approcher et aimer cette personne unique.
Qui sommes-nous, où allons-nous? Nos aspirations, nos pensées, nos émotions seront-elles recueillies, dans un grand tout, un esprit? Je voudrais croire et ne le peux, mais ne peux non plus me résoudre à ne pas croire. Théodore Monod disait: « la soif prouve l'existence de l'eau »... Alors je ne sais pas, j'espère sans espérer. Les morts que j'ai aimés sont présents en moi, et parfois je les ressens comme s'ils me voyaient, me conseillaient, me soutenaient, me comprenaient, m'attendaient Je m'attends à les retrouver, dans un au-delà qui alors serait une explosion de bonheur.. Et en même temps leur mort m'est toujours si invraisemblable, si intolérable...
La mort à venir de ceux que j'aime me terrifie. La mienne ne m'effraie pas pour moi, mais pour eux.
Comment faire avec l'absence. Comment prévenir leur souffrance?
Nous n'avons d'autre choix que d'être nous-même le plus possible, pour que notre vie singulière ait un sens, pour que nous apportions aux autres ce que personne d'autre ne pourra donner de la même façon...
Et nous réjouir de l'instant, du partage, du soleil et de la pluie, simplement ressentir et vivre authentiquement, et totalement. Accueillir aisance et souffrance, aridité et profusion, bonheur et horreur, et cultiver la joie comme on cultive son jardin, amoureusement, patiemment, avec entêtement.


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